Temps qui danse

Publié le par Tarass Boulba

Je ne l’avais pas vu pendant la représentation et pourtant il était juste là, soutenant tout.Les visages en état de ravissement, les corps en pleine allégresse. Ils sont 5, 10, 35 sur scène ils sont magnifiques. Ils rayonnent d’une jeunesse qui sait donner tout ce qu’elle possède. Penser uniquement à ce geste, à ce mouvement qu’il a su insuffler en eux.Je vois les corps, j’entends leur rythme lancinant animal et parfait.
J’entends des cœurs qui battent, j’entends des respirations qui marquent un tempo. Je vois des pas que le sol propulse dans une chevauchée étourdissante. Je perçois la perfection. Je ressens le regard invisible de l’architecte de cette œuvre qui se déroule sous mes yeux, sous mes oreilles et dans laquelle mon âme s’écoule avec volupté.
La pièce se termine. Ils saluent. Ils sont acclamés. Ils reviennent. Les gens sont heureux, c’était un moment de grâce.
Et soudain les gens se lèvent. On l’aide à se lever. D’un côté on le soutient, de l’autre c’est sa béquille. Il est debout. Le visage tourné vers une foule qui l’ovationne. Les regards vont des danseurs à Béjart, les yeux parcourent sur quelques mètres, en 1 seconde, les 60 ans de la vie d’un danseur immense. Les danseurs saluent, resaluent, pendant que le public maintient le tableau le plus longtemps possible, fige cet instant d’éternité. Pendant que le public se pénètre de la magie du moment. Béjart, 80 ans, ses danseurs 20 ans. Une vie devant, une vie derrière. Une vie en l’air, une vie terrestre. Il a le sourire tendu, de ces gens que la vie commence à pousser, il a le sourire crispé d’avoir traversé le miroir. Il est heureux comme on doit l’être de là-bas. Ils ont le sourire comme on l’a en tournée, à 20 ans, acclamé par un public. Leur sourire cependant sait ce qu’il leur doit. A cet instant l’émotion est palpable. A cet instant, on est tous stupéfaits par ces images que fortuitement d’immenses danseurs nous donnent à voir d’une chorégraphie qui n’était pas écrite d’avance. Une chorégraphie de la vie, de son ballet des corps. Une chorégraphie immobile tendue par un immense frémissement.

 

 

 

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Publié dans Instants

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